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La chèvre de Monsieur Seguin

 

   M. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres, écrivait Alphonse Daudet.

Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne. Ni les caresses de leur maître, ni la peur de l’aventure, rien ne les retenait.

   Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné et pensait que les chèvres s’ennuient chez lui.

   Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième, Blanquette. Il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer chez lui.

 

   Mais comme ses précédentes, Blanquette veut s'échapper dans la nature. Elle entend des "mê" venant de loin, pas tout à fait les mêmes que les siens, mais si attrayants. Elle veut profiter de la même liberté, celle de gambader dans l’immensité qui l’entoure.

   Et puis elle est constamment gênée par toute cette vermine dans son étable courant à terre, sur les murs, sur les poutres, qui vient envahir son enclos, qui se sert dans son auge…

   Elle s’en ouvre à son chevrier.

- C'est dangereux, Blanquette, tu ne seras pas en sécurité. Le loup te mangera...

- Pas quand je serai avec mes copines que j'entends.

- Ce que tu entends ne sont pas des chèvres, mais le loup qui imite le bêlement caprin.

- Tu me dis cela pour me garder, mais je ne te crois pas. Son langage est le mien. Il me va bien, j'adhère à ce que j'entends.

- Mais justement, il n'émet que ce que tu veux entendre.

- Oui mais cela me va si bien !

- Au point de t’estourbir. Son discours réalisera ton malheur ! Tu sais, il veut te faire croire que la campagne, sa campagne, est attirante. Mais les lendemains seront tristes et dangereux…

   Blanquette refuse d’écouter les conseils du chevrier.

   Elle s'échappe pour courir la campagne et rejoindre ce bêlement si attirant.

  Instantanément, elle est heureuse. La nature lui offre ses plus beaux atours. Son parfum est suave. C’est la fête.

   Plus de corde, plus d’enclos. Pour l’instant, tout est savoureux et Blanquette rayonne de bonheur.

   Parfois, elle entend la trompe de Mr Seguin qui tente de la faire revenir dans son étable. Elle refuse de l’entendre.

 

   Évidemment, elle rencontre le loup.

  Il est là, devant elle, assis sur son train arrière, regardant Blanquette. Il ne bouge pas. Il l’attend.

   Puis il lui parle en langage de chèvre, ce qu’elle apprécie.

- Tu es un loup et tu ne me dévores pas comme l'imaginait mon chevrier ?

- Ton chevrier est un sot. Il fait croire à toutes ses chèvres que je vais les manger alors que je ne leur veux que du bonheur, et je fais tout à cette fin.

- Et mes précédentes, mon chevrier m'a dit que tu les as toutes mangées.

- Ah ! Encore des fadaises de cet homme.

- Je ne les vois pas, où sont-elles ?

- Elles volent de leurs propres ailes, heureuses, dans la campagne, sans vermine.

- Et moi aussi, je serai libre ?

- Bien sûr, quand je t'aurai bien appris comment te débrouiller seule quotidiennement.

- Comme c'est gentil de ta part. Tu es vraiment un chic loup, tout le contraire de ce que voulait me faire croire mon chevrier.

  Ils cheminent ensemble. Blanquette constate quelques os lors de leurs pérégrinations et en demande la raison.

- Voilà le premier enseignement : il faut faire très attention aux aigles munis de puissantes serres qui t’empoignent et de vigoureuses ailes qui t'enlèvent dans les airs jusqu'à leurs nids.

- Mais alors les os ne devraient pas être ici ?

- Ils arrivent ici par les vautours qui finissent les restes laissés par les aigles, puis ils les dispersent.

- Et toi, de quoi vis-tu ?

- Deuxième enseignement : je vais t'apprendre à chasser comme moi et tu pourras manger des renards par exemple.

- Mais je n'ai jamais mangé de viande !

- Eh bien tu t'y habitueras. Je vais te montrer comment déguster cette succulente chair.

   Mais malgré tous ses efforts, Blanquette ne parvient pas à apprécier cette nourriture et commence à douter de sa capacité à s’imprégner des coutumes du loup.

   Puis un jour, n'y tenant plus, le loup se jette sur Blanquette.

   Alors, elle comprend que les os ne sont que les restes de ses précédentes, que le loup n’a fait que lui mentir, qu’émettre une fausse belle histoire… et que son chevrier avait raison....

   Mais il est trop tard.

 

   Laissons Alphonse Daudet terminer le conte :

   Alors le monstre s’avance, et les petites cornes entrent en danse.

   Ah ! la brave chevrette, comme elle y va de bon cœur ! Plus de dix fois, elle force le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueille en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retourne au combat, la bouche pleine… Cela dure toute la nuit. De temps en temps la chèvre de M. Seguin regarde les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se dit :

— Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…

   L’une après l’autre, les étoiles s’éteignent. Blanquette redouble de coups de cornes, le loup de coups de dents… Une lueur pâle paraît dans l’horizon… Le chant d’un coq enroué monte d’une métairie.

— Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attend plus que le jour pour mourir ; et elle s’allonge par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang…

   Alors le loup se jette sur la petite chèvre et la mange.

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