Mes écrits
Jacques LAUNAY
Le remords de Narcisse
Allongé dans son lit, Narcisse sent son souffle se réduire et ses forces se dissiper. Son corps est usé par le poids des ans, par l'intensité de ses activités passées, par ses anciens combats acharnés. Une vie sans relâche où chaque moment avait sa raison d'être. Et quelle vie ! Narcisse a toujours été fier de ses décisions et de ses actions. Peu importe qu'elles s'effectuassent parfois au détriment des autres, de ses collaborateurs ou de ses collègues. Il n'en n'avait cure et ne voulait pas admettre les remarques qui lui étaient formulées. Il considérait agir avec bon sens dans l’intérêt général et, évidemment, dans son intérêt particulier. Les tiers avaient un avis opposé…
Face à son lit, il avait suspendu un miroir dont l'inclinaison lui permettait de s’admirer depuis sa position allongée. Il faut dire que Narcisse porte bien son nom. Il adore se contempler depuis sa couche. Maintenant, son auto-admiration a perdu de l’enthousiasme avec l'apparition puis l'enracinement de rides au front auxquelles se sont ajoutées les flétrissures incontournables d'une peau de vieillard, une chevelure chenue et éparse et des yeux enfoncés.
Le miroir est son écran dans lequel reviennent des phases de son histoire, celles qu'il a surtout appréciées. Mais depuis quelques temps, des situations négatives surgissent malgré lui. C’est inhabituel, mais il ne peut s'empêcher d'épier le miroir, misant sur un retour aux pages savoureuses de son histoire, mais en vain. Il ressent qu’il réalise son examen de conscience malgré lui avant le dernier souffle.
Le déclin de sa vue le contraint à chercher le repos. Alors, il ferme les yeux. Mais à chaque ouverture, lui apparaissent des étapes de sa vie que sa nouvelle conscience le contraint à regretter.
Le miroir devient alors son confesseur qui met en exergue tout ce que Narcisse n'avait pas voulu observer sur lui-même, ou n'avait pas voulu entendre.
A chaque fois que son regard se pose sur cette psyché, de nouvelles séquences odieuses lui apparaissent. « En aurais-je fait autant ? » se dit-il. « Comment ai-je été aussi aveugle ? ».
Parfois il se pince pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un rêve. Aux détails des images, il est convaincu que chaque situation était bien réelle.
Il constate alors que toute sa vie a été parsemée de gestes et de comportements inhumains qu’il n’aurait jamais dû avoir, que ce soit dans sa jeunesse où il était insupportable avec ses parents qui ne savaient plus comment le gérer, en classe où il devenait un pro du mensonge et de la tricherie, dans les loisirs d’enfant remplis de larcins, avec les clients abusés, les collègues trahis…
Les images lui apparaissent dans le désordre. Mais peu importe, maintenant Narcisse est contraint de prendre connaissance de toutes ses actions inciviques.
Un énorme sentiment de honte apparait. Enfin… Il aimerait exposer tout cela à ses visiteurs, mais il n’ose pas. Quelle humiliation ! Terminer ainsi est une anti-gloire. Il se traîne lui-même plus bas que terre, mais ne parvient pas à l’exprimer à d’autres qu’à lui-même.
Alors, il esquisse quelques « Je n’ai pas dû faire tout bien », ou « Je pense qu’on doit me reprocher certaines choses » … L’absence de « Pas du tout, Narcisse !» lui fait comprendre que ses interlocuteurs acquiescent sa pensée. Alors il tente « Qu’ai-je bien pu mal faire ? ». Et bien sûr, on lui répond « Ce n’est plus le moment, Narcisse » ou « Tout cela est du passé ».
Alors, il comprend que le miroir a raison.
Narcisse se condamne lui-même. Il regrette toutes ces actions qui lui reviennent comme un boomerang, il aimerait s'excuser auprès de ses victimes. Mais il est trop tard…
Et l’athée s'inquiète sur l'après mort. Il craint de subir l’humiliation éternellement…